Par Nathalie Lesage

 

 

Les astres peuvent sembler alignés, mais il reste encore beaucoup à faire en matière d’équilibre hommes femmes sur le marché du travail. Et sur d’autres aspects, le compte n’y est vraiment pas. Si l’on en croit les bonzes signataires du Global Gender Gap Report 2017 publié en marge du dernier forum économique de Davos, les femmes pourront faire sauter le bouchon en 2117, dans 100 ans donc, date à laquelle sera atteinte la parité. Pire, les inégalités entre les sexes se seraient même creusées en 2017 puisque l’écart n’était que de 83 ans en 2016 ! Éducation, emploi, salaire : il faut aimer la spéléologie pour dénicher des statistiques en faveur de l’avancement de la condition féminine dans le monde. La présence des femmes à des postes décisionnels n’y fait pas exception. Au hasard : 3% de femmes PDG et chef d’entreprise en France, alors qu’elles représentent 53% des diplômés en sciences économiques ou en gestion. 25,2% de femmes dans le monde politique canadien, pour 27,9% de ministres dans le monde. 21,7% de femmes dans les conseils des plus grandes sociétés de l’Union Européenne. 7,5% de femmes propriétaires d’entreprise au Québec… À l’heure où l’impact favorable du management au féminin est documenté, faire tourner le vent s’avère une nécessité. Qui plus est, les temps changent et les modèles de performance en entreprise aussi. Véronique Nguyen est professeur affiliée à HEC Paris, au département Stratégie et Politique d’Entreprise, en plus d’enseigner à la Grande École, ainsi qu’à l’Exécutive MBA. Elle est titulaire d’un doctorat de Sciences de Gestion d’HEC et se consacre à la rédaction d’un ouvrage sur la mutation féminine du monde. « Les principes féminins d’organisation dans les entreprises ont démontré leur efficacité. Les modèles classiques d’organisation pyramidale dominés par un chef qui exerce son autorité sur ses troupes, et qui les conduit sur des objectifs et des moyens que lui-même a définis, sont sous-performants dans le contexte actuel de rapidité, d’agilité et d’accélération de l’innovation technologique. Les modèles performants intègrent plus d’autonomie, d’entraide, de transversalité, d’empathie, d’écoute, de confiance, de pouvoir partagé… des approches intrinsèquement féminines car non-hiérarchiques et plus collaboratives. Et ces principes féminins d’organisation efficaces vont se propager. Pas que ce soit un effet de mode, mais bien parce que les entreprises performent mieux avec ces principes féminins plus horizontaux, plus informels, plus axés sur l’impact à long terme que sur le résultat à court terme. » explique t-elle. Comment expliquer alors la récurrence des statistiques en défaveur du pouvoir au féminin ?

 

Plusieurs facteurs, dont une épiphanie trouvée dans un constat lourd à la désarmante simplicité : les femmes et l’ambition ne feraient pas particulièrement bon ménage. Pas qu’elles n’en aient pas – au contraire – mais les femmes adressent leur ambition et leur volonté avec plus de timidité que leurs mâles homologues. Avec pour conséquence d’influencer leur développement professionnel en leur défaveur. Véronique Nguyen ajoute : « Les hommes ont une espèce de prédilection à œuvrer dans un univers compétitif tandis que les femmes ont assez souvent un problème d’affirmation de soi. Elles collaborent, donnent des informations et mettent les uns et les autres en relation. Les recherches montrent que ce sont les femmes dans l’entreprise qui assument l’essentiel du « fardeau » de la collaboration et qu’elles ne sont pas récompensées pour cela. Elles espèrent qu’en faisant leur job, la reconnaissance suivra. Elles sont moins dans le marketing personnel, or pour progresser, il faut savoir se mettre en avant et faire valoir ses réussites. »

 

Préparons-nous adéquatement les femmes face à ce constat ? « Le système d’enseignement prépare-t-il les femmes à se faire cette place qu’elles ont du mal à prendre ? À ma connaissance non. C’est un sujet très idéologique. Les écoles traitent les étudiants comme des individus neutres et ce n’est pas une finalité d’aider les femmes à s’imposer en entreprise. Les hommes qui réussissent savent faire valoir leurs réalisations. Les femmes sont beaucoup moins bonnes à cela et sont forcément perdantes puisqu’elles ne jouent pas le jeu selon les bonnes règles. » Et si réconcilier les femmes avec le concept d’ambition était la clé ou du moins, une piste sûre pour faire bouger l’odomètre de la statistique ? Parce que d’ambition, les femmes n’en manquent pas ! Un sondage réalisé par l’Effet A, Léger & Léger, ainsi que le magazine féminin canadien Châtelaine, révélait que seuls quatre points d’écart séparaient les hommes et les femmes à la question « êtes-vous ambitieux ? » Les hommes répondent « oui » à 78% alors et les femmes… à 74%.

 

 

LES PREMIERS PAS DE L’EFFET A

 

 

L’Effet A est un programme de 100 jours destiné aux femmes cadres de tous âges et de tous secteurs, avec pour ligne de mire de les réconcilier une bonne fois pour toutes avec leur ambition. Lancé à grand bruit à Montréal en 2015 et construit autour de trois grands piliers maîtres – la confiance, la prise de risque et négociation, et le réseautage – l’Effet A est né de la lassitude d’une femme d’affaires aux vies multiples, Isabelle Hudon, et de la prédisposition engagée d’un gars de com avisé en matière d’entrepreneurship, John Gallagher. « J’en avais un peu marre de participer à des comités pour réfléchir sur la condition des femmes où chaque fois ce n’étaient que constats et statistiques, avec très peu de solutions concrètes tournées vers l’action. Un soir, après une énième réunion sur le sujet, je me suis fait la promesse de faire une action par jour pour la cause féminine. Il fallait que ça change, que les femmes embrassent leur ambition », explique Isabelle Hudon, actuelle, et première femme ambassadrice du Canada en France, alors présidente de la Financière Sunlife Québec. « Je suis convaincue que si tous et chacun posons ce geste concret par jour, chaque jour de notre vie, nous réussirons à changer le cours des choses. Je me suis lancé ce défi. » Pour John Gallagher, président de l’agence O’Dandy et co-fondateur de l’Effet A, « ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai que nous allons attendre 100 ans ! ». Si l’impulsion de créer l’Effet A est venue de l’exaspération d’Isabelle Hudon, la mécanique du programme et ses contenus sont réfléchis et menés par l’équipe d’O’Dandy et ses partenaires. « L’idée de lancer l’Effet A est venue au cours d’une conversation avec Isabelle, qui a une grande passion pour le talent féminin dans le monde des affaires. Elle constatait qu’il y avait peu de progression pour faire avancer les choses quant aux places de pouvoir occupées par des femmes dans les grandes institutions et organisations. Elle a proposé à O’Dandy de développer une initiative concrète qui intéresserait les femmes leaders du Québec, un programme qui proposait de vrais outils. » explique-t-il. « Nous ne savions pas à l’époque que nous allions créer un mouvement d’une telle ampleur. » « J’ai pris mon téléphone », raconte John Gallagher, « l’idée était de convaincre quatre femmes chefs d’entreprises respectées et crédibles à se rallier derrière Isabelle pour lancer l’Effet A, avec la proposition de réaliser un geste par jour pendant 100 jours pour atteindre un objectif personnel ». Ainsi naquit Le Défi 100 Jours et la première cohorte composée de Sophie Brochu (PDG de Gaz Métro), Marie-Josée Lamothe (directrice générale, stratégie de marques chez Google Canada), Isabelle Marcoux (présidente du conseil de Transcontinental) et Kim Thomassin (associée directrice de McCarthy Tétrault), en plus d’Isabelle Hudon. Elles se lancent alors dans la réalisation de leurs défis personnels et s’entourent d’autres femmes pour y parvenir.

« Nous voulions montrer que lorsque les femmes sont solidaires et se mettent en action, il se passe plein de choses » ajoute John Gallagher. Un passage du « Groupe des cinq » au chapitre québécois de Tout le Monde en Parle cristallise le succès de l’Effet A, dont l’appel à tous est entendu. « Nous n’avions pas imaginé que l’Effet A deviendrait the talk of the town aussi rapidement » admet le co-fondateur. Suite à ce passage dans une émission aussi populaire, la presse devient boulimique de l’approche novatrice proposée et se fait évangéliste de la brise saine soufflée par les idées et les porte-paroles de l’Effet A. Cette première cohorte de graduées est riche d’enseignements et permet de consolider la suite, un programme ambitieux et structuré pour femmes avec une forte volonté d’avancer.

 

MICRO COMPORTEMENTS, MACRO RESULTATS

 

 

L’Effet A cherche à transformer le rapport des femmes à l’ambition, avec des résultats concrets. Une devise ? Qu’il suffi t d’un geste par jour pour influencer sa carrière. John Gallagher précise que « la deuxième phase a été de créer un parcours très structuré autour de trois thèmes qui sont devenus de véritables piliers, c’est-à-dire renforcer sa confiance, apprendre à gérer le risque de façon stratégique et bâtir un réseau d’affaires solide ». Les femmes professionnelles qui suivent le programme identifient d’entrée de jeu un défi professionnel réaliste qu’elles doivent mener à terme. En matière de contenus, Le Défi 100 Jours s’appuie sur une méthodologie qui allie différentes stratégies de développement, et vise à favoriser l’acquisition de nouveaux comportements – 29 pour être précis. Bien que simples, ces comportements sont toutefois loin d’être acquis chez les femmes et vont de « je suis capable de prendre la parole dans un contexte de discussion difficile avec des collègues », à « je vais prendre plus de risques dans le développement d’un mandat complexe et j’en ai la capacité » ou « je dois socialiser mon dossier afin que mon projet ait l’appui de mon comité de direction ». En nommant ces comportements à adopter ou éviter, en fournissant des témoignages, des solutions et des opportunités de discussions avec ses pairs, le programme de l’Effet A outille les femmes pour booster leur confiance. À terme, il leur permet de prendre le contrôle de leur carrière et de l’influencer. La formation d’une cinquantaine d’heures s’appuie de ce fait sur un accompagnement en ligne, via une plate-forme électronique dédiée, grâce à laquelle les participantes reçoivent chaque semaine des contenus qui les incitent à agir, réfléchir et se rapprocher de l’accomplissement de leur défi. Toujours autour de ces thèmes mantras que sont la confiance, la prise de risque et le réseautage. S’ajoutent au portail en ligne des ateliers conférences, des événements de réseautage, des web conférences interactives, ainsi qu’un accès libre aux leaders sponsors qui accompagnent chacune des cohortes. « Nous avons réalisé que l’ambition a autant de visages qu’il y a de femmes, et nous ne voulions en aucun cas ne créer qu’un seul modèle d’ambition. Chaque femme arrive avec son bagage, certaines sont dans des conseils d’administration, d’autres sont impliquées dans la communauté. L’accès à des femmes leaders de divers univers est une grande richesse. Geneviève Fortier (Présidente du conseil d’administration, CHUMCHU Sainte-Justine), Diane Giard (Première vice-présidente à la direction, Particuliers et Entreprises, Banque Nationale), Manon Brouillette (Présidente et chef de la direction de Vidéotron), en plus des « cinq » de la première cohorte, ont été ou sont leaders de l’Effet A.

 

 

BYE-BYE PLAFOND DE VERRE !

 

 

Pour assurer la pertinence de la formation, O’Dandy s’est allié à Skillable, partenaire spécialisé en développement professionnel et solutions d’apprentissage. « Les contenus développés pour la formation s’inspirent de cas concrets, entre autres, l’expérience personnelle des cinq femmes de la première cohorte. Toutes des femmes de carrières au sommet, qui ont brisé ce fameux plafond de verre. Nous nous sommes inspirés d’elles. Le parcours 100 Jours est très innovateur ; il allie la technologie, les micro-apprentissages, le psycho-développement et l’accès à des role models, c’est-à-dire des modèles forts de femmes. Je crois que c’est là notre recette magique, et les histoires que l’on entend sont extraordinaires : des directrices principales devenues présidentes, des femmes qui ont su renégocier leur salaire, d’autres qui ont décuplé leurs responsabilités ou augmenté leurs équipes » raconte John Gallagher, visiblement fier du chemin parcouru.

Anik Bergevin est vice-présidente TI chez SNC-Lavalin et a suivi le programme Effet A en 2016. « En TI dans un firme d’ingénierie, je suis doublement entourée d’hommes » reconnaît-elle. « Je voyais cette formation comme un outil important pour donner un élan à ma carrière, mais je ne voulais surtout pas de ces organisations au discours anti-hommes ou larmoyant sur la cause des femmes. Je cherchais du concret. Je me suis rendue compte que j’étais allée dans ma carrière là où le flot m’avait mené, et pas nécessairement là où mon ambition m’avait propulsée. J’ai appris à nommer cette ambition. Personne ne va nous dérouler de tapis rouge il faut être en mesure de prendre sa place. Pas de LA place, mais SA place. Le programme était à ce point bien construit – pas d’improvisation, logique dans la séquence des modules, groupes bien constitués – que j’ai rencontré mon employeur et nous avons mis sur pied deux cohortes au sein de l’entreprise. J’ai pour ainsi dire donné au suivant ! » Quant à Anne Marie Baudet, Directrice régionale de l’Agence canadienne d’évaluation environnementale, elle souhaitait s’inspirer d’autres femmes leaders : « Les thèmes de la négociation et du réseautage m’intéressaient particulièrement afin de progresser dans ma carrière. Les questionnements posés au fil du défi ont mis un éclairage sur les forces à partir desquelles je peux m’appuyer pour foncer. J’ai aussi compris que c’était légitime en tant que femme d’assumer mon ambition avec confiance et conviction. L’inspiration a été mobilisatrice non seulement au travail mais aussi dans ma vie personnelle. Après avoir vécu une période de grands changements avec son lot de défis, ce programme m’a ouvert les yeux sur des capacités jamais dévoilées. » L’un de ses défis (l’ambitieuse en avait identifié deux) consistait à fonder un réseau pour les femmes cadres de la fonction publique fédérale. Un défi atteint puisque le lancement du réseau s’est fait en octobre 2017.

 

 

LA SUITE ?

 

 

« Ce n’est pas la nature qui dit que les femmes sont inférieures, c’est la culture » disait la grande anthropologue et ethnologue Françoise Héritier. La France a choisi de faire de l’égalité hommes-femmes sa « grande cause nationale », quand le Gouvernement Trudeau présentait en février dernier un budget content des mesures pour stimuler l’équité, qui sera d’ailleurs l’un des thèmes centraux du prochain sommet du G7 en juin 2018. Pour Véronique Nguyen, « Les entreprises qui arrivent à incarner ces valeurs féminines que sont la coopération, la confiance, le partage, l’entraide et l’écoute, auront un avantage compétitif par rapport à celles qui restent dans la compétition et l’individualisme. Ces comportements que l’on ne valorisait pas nécessairement dans le passé deviennent essentiels dans le contexte actuel. » Même son de cloche chez John Gallagher : « Les entreprises reconnaissent la valeur du programme. Mais si l’on veut changer les statistiques, il fait changer les façons de faire. » L’Effet A, qui proposera sous peu un programme Entrepreneurs, a les yeux rivés vers de nouveaux marchés. Le Canada anglais, d’une part, mais également la France. La nomination d’Isabelle Hudon comme première ambassadrice du Canada en France peut difficilement servir de meilleur exemple pour convaincre du capital de l’ambition. « Je n’ai jamais senti le plafond de verre », admet-elle. « Lorsque nous sommes dans un rôle public, quand nous avons le micro un peu plus souvent que les autres, nous avons une obligation de partager et de redonner. Je me suis lancé dans cette cause, je suis reconnue pour être généreuse de mes opinions, et je crois qu’on peut y arriver. Cela prendra beaucoup d’énergie, mais un pas a la fois et un geste par jour, nous y arriverons. »