À l’instar des entreprises de presse françaises, les quotidiens québécois ont dû revoir complètement leurs modèles économiques et prendre en compte les nouvelles habitudes de consommation de leurs lecteurs pour survivre. Petit tour d’horizon du virage numérique pris par les principaux quotidiens québécois.

 

 

Depuis le 1er janvier 2016, le plus vieux quotidien francophone d’Amérique du Nord a abandonné sa version papier en semaine en choisissant de conserver uniquement son édition du samedi. La Presse a effectué un virage en épingle en misant tout sur son application tablette gratuite La Presse+, lancée en grande pompe en avril 2013 après deux années de recherche. Spécialement conçue pour la tablette, La Presse+ a demandé un investissement de 40 millions de dollars. « C’est un projet qui a galvanisé toutes les troupes », nous dit Éric Trottier, vice-président et éditeur adjoint de La Presse, sans cacher que l’annonce en 2010 de ce projet ambitieux et risqué a bousculé l’entreprise entièrement. « Ça été douloureux. Tous les vice-présidents sont partis et La Presse a remplacé entièrement son équipe de direction. Il y a beaucoup de gens dans l’équipe de rédaction qui sont partis ».
Il y avait en effet beaucoup de doutes à La Presse lorsque le président et éditeur, Guy Crevier, a annoncé à son équipe en juin 2010 que la tablette serait l’avenir du journal alors que l’iPad venait tout juste de sortir. « Le patron nous a donné 18 mois pour abandonner le papier pour la tablette », se rappelle Éric Trottier. Dans les faits, ça aura pris un peu plus de temps : « Après deux bonnes années de doutes et de remise en question, on a vu le projet prendre forme et les doutes ont disparu ». Avec ses 255 000 ouvertures uniques par jour, La Presse+ connaît un très beau succès de lectorat. « On ne peut pas dire encore que c’est rentable », nous précise Eric Trottier « Pour cette année, on a mis en place un plan pour que nos revenus soient au même niveau que nos coûts », souligne-t-il. Quant à leurs annonceurs, le vice-président affirme qu’ils payent un prix beaucoup plus élevé que pour un téléphone ou un site web car une annonce sur La Presse+ est équivalente ou même un peu plus cher que sur le format papier. Il évalue qu’un lecteur passe en moyenne 40 minutes par jour lorsqu’il consulte La Presse+ contre 20 minutes pour la version papier.

Le Devoir</h6_intertitre >Récemment, la stratégie la plus rentable selon Renaud Carbasse, assistant professeur en Communication à l’Université Laval, était celle du Devoir. « Le Devoir a généré de l’argent dès 2002 sur Internet. Il faut dire que c’est un quotidien qui a un lectorat très fidèle. Les revenus publicitaires complétaient l’abonnement papier et numérique », explique-t-il. Le Devoir accuse cependant des pertes depuis 2013. Depuis avril 2015, le seul quotidien indépendant du Québec a modifié sa stratégie sur son site Internet, passant d’un site payant où une bonne partie des articles étaient réservés à ses abonnés à un « mur poreux », c’est-à-dire un mur où les internautes peuvent consulter les articles de leur choix dans une limite de 10 articles par mois, après quoi, ils doivent s’abonner. Un modèle qui veut permettre une meilleure circulation des textes via les réseaux sociaux. En lançant son application tablette en novembre 2014, Le Devoir a également choisi de rendre son contenu payant. Depuis février, Brian Myles a pris la tête de la direction du Devoir après le départ en retraite de son prédécesseur. Il est donc trop tôt pour connaître sa stratégie d’affaires du nouveau directeur, même s’il a affirmé lors de sa nomination qu’il fallait « poursuivre le virage numérique que nous avons commencé à prendre ».

Montreal Gazettte</h6_intertitre >Le plus vieux quotidien québécois a choisi quant à lui de miser pour l’instant sur quatre plateformes : l’imprimé, la tablette, le smartphone et le site Web. Le quotidien anglophone de Montréal semble encore toutefois hésiter dans sa stratégie d’affaires et regarde de près ce qui se fait à La Presse+. Le Toronto Star, qui appartient au même groupe, a acheté l’application en septembre dernier. « Si le Toronto Star réussit avec l’application tablette basée sur le modèle de La Presse+, ça veut dire quelque chose. Mais pour l’instant, on ne sait pas alors nous attendons », nous révèle Lucinda Chodan, éditrice et rédactrice en chef du Montreal Gazette. Alors qu’officiellement, le Toronto Star avance des chiffres de 200 000 ouvertures par jour, à l’intérieur de la salle de rédaction on parlerait plutôt de 40 000 ouvertures. En octobre 2014, Montreal Gazette avait aussi lancé une application tablette avec un magazine d’informations publié tous les soirs à 18h, du lundi au vendredi. « C’était très intéressant, mais on a dû arrêter au bout d’un an parce il n’y avait pas assez de lecteurs sur le créneau du soir », reconnaît l’éditrice. Le Montreal Gazette propose maintenant une application tablette payante qui reproduit exactement le même contenu que la version papier et un mur poreux sur son site internet. Lucinda Chodan admet qu’au rythme où vont les choses, ce sera de plus en plus difficile pour le Montreal Gazette de continuer à publier la version papier. « Probablement qu’on arrivera graduellement à un seul journal par semaine pour garder uniquement l’édition du samedi. »

Le Journal de Montréal</h6_intertitre >Le tabloïd montréalais tient pour sa part à conserver le format papier. « On croit dans le papier et on investit dans le papier, tenait à rappeler la présidente et éditrice du Journal de Montréal, Lyne Robitaille, dans les pages de son journal il y a quelques mois. Nous avons une stabilité de nos abonnements et même une augmentation cette année ». Le Journal de Montréal a aussi choisi de miser sur différentes plateformes numérique. En décembre dernier, le quotidien a annoncé que le contenu de son site Web serait désormais totalement gratuit. Leur site, dont le design a été totalement repensé en 2014, proposait jusqu’alors un mur payant. Plusieurs articles étaient réservés aux abonnés. Le Journal de Montréal propose également l’application J5 pour le téléphone intelligent et pour l’Apple Watch. Une application gratuite qui permet au lecteur de personnaliser l’information qui l’intéresse en sélectionnant ses cinq thèmes et ses cinq chroniqueurs préférés. Le lecteur a ainsi accès aux cinq actualités les plus pertinentes par thème choisi.

Zoom sur la presse quotidienne régionale au Québec</span_title >Zoom sur la presse quotidienne régionale au Québec Sur les 14 quotidiens que comptent le Québec, six sont des quotidiens régionaux : Le Soleil, Le Nouvelliste, La Tribune, La Voix de l’Est, Le Droit et Le Quotidien. Ces six journaux ont été rachetés en mars 2015 à Gesca, propriétaire de La Presse, par le Groupe Capitales Médias. L’entreprise de presse a lancé en octobre dernier une nouvelle application pour tablettes et téléphones intelligents pour chacun des quotidiens du groupe en précisant qu’il n’abandonnerait pas l’imprimé. « Le papier demeure et demeurera notre point d’ancrage avec nos lecteurs, et ce, pour tous nos quotidiens du groupe», a déclaré Claude Gagnon, président et directeur général de Capitales Médias.</div_encadre >Crédit photo 1 : DR
Légende photo 2 : Éric Trottier – Crédit : DR