Manifestation d’agriculteurs à Paris, France, le 27 avril 2010
(c) Croquant, via Wikimedia Commons, modifiée, CC BY-SA 3.0

Des pneus brûlent sur la chaussée. Une épaisse fumée noire s’envole. A proximité, tracteurs télescopiques, remorques sont garés. Depuis un an, ces images de la détresse et de la colère du monde agricole affluent de façon récurrente sur les télévisions françaises. Une partie de la profession souffre et se bat pour obtenir des prix rémunérateurs. Confrontées à une crise de surproduction, due à l’embargo russe, au ralentissement de la croissance économique dans les pays en voie de développement, certaines filières vendent à perte. En 2015, le prix du litre de lait est passé sous la barre des 30 centimes, année où les quotas ont été abandonnés, le prix du porc chutant à 1,05 € le kilo de carcasse, etc. Même si le secteur viticole tire son épingle du jeu, plus de 32 000 exploitations ont reçu une aide exceptionnelle de l’État français.

Retrouvez l’interview de Vincent Chatellier, ingénieur de recherche et économiste à l’INRA (Nantes).  C’est dans ce contexte compliqué qu’est intervenu, le 29 février dernier. la confirmation de l’Accord économique et commercial global (AECG ou Ceta) entre  le Canada et l’Union Européenne. La ministre canadienne du Commerce international, Chrystia Freeland, et la commissaire européenne au commerce, Cecilia Malmström, ne cachaient pas leur joie. "Le Canada et la Commission européenne sont très heureux d’annoncer que l’examen juridique du texte anglais de l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne est terminé". En difficulté, une partie du monde agricole français et canadien se crispe, bien que des garde-fous aient été instaurés. "Je suis un peu inquiet, car le Canada, avec ses grandes exploitations, est plus compétitif", commente Arnold Puech d’Alissac, administrateur de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), le premier syndicat français du secteur.

Que prévoit l’accord?  Concrètement, l’Union européenne pourra exporter vers le Canada, en franchise de droit, 90,90 % de produits agricoles et alimentaires dès l’entrée en vigueur de l’accord. Un pourcentage qui atteindra progressivement 91,7 %, après une période transitoire de sept ans. De son côté, l’Union européenne éliminera 92,2 % des lignes tarifaires agricoles, un taux qui atteindra 93,8 % sept ans plus tard. Cependant, des deux côtés de l’Atlantique, des mesures ont été prises pour protéger les productions dites sensibles (lait pour le Canada, porcs, viande bovine et maïs doux pour l’Union européenne). Les secteurs des volailles et des oeufs sont eux exclus de l’accord. Ce traité, dont les pourcentages donnent le tournis, n’inquiète pas Vincent Chatellier, ingénieur de recherche et économiste à l’INRA (Nantes). "Les courants d’échanges entre le Canada et la France dans l’agroalimentaire sont mineurs", explique-t-il. Une réalité que, selon lui, l’accord ne bouleversera pas de fond en comble. Pourtant, au Canada, le contingent supplémentaire d’importation de 17 700 tonnes de fromages fait grincer des dents les producteurs laitiers, dont la production est encadrée par un système de gestion de l’offre par la demande. 

Les producteurs laitiers canadiens en colèrePour éviter toute surproduction, le Canada impose des quotas de production qui permettent d’assurer des revenus suffisants aux producteurs, sans prendre à la gorge les consommateurs. "Si le marché des produits laitiers continue à se développer, ce sera embêtant, mais pas catastrophique, explique Daniel-Mercier Gouin, professeur titulaire de la Chaire d’analyse de la politique agricole et de la mise en marché collective à l’Université de Laval (Québec). Si le marché est à maturité, les producteurs devront réduire durablement leur production." D’autant que ce secteur protégé, peu exportateur, est également concerné par la mise en place du traité de libre-échange trans-pacifique et qu’il subit la concurrence du lait diafiltré. Celui-ci échappe pour l’instant au contrôle des importations. Il est utilisé sans restriction dans la fabrication des produits laitiers. "Toute la production se questionne, explique Real Gauthier, producteur de lait dans la ville de Sainte Anne-Des-Plaines (Québec), qui voit dans ces mesures une remise en cause du système de gestion de l’offre par la demande. C’est comme si aujourd’hui, on nous demandait de nourrir la planète avant de nourrir notre population."

"Aujourd’hui, on chiffre les pertes pour la filière laitière, du fait des traités, à 430 millions d’euros par an, estime François Dumontier, porte-parole des Producteurs de lait du Québec. Une aide a été promise par le gouvernement, le montant n’a pas encore été annoncé." Mais, selon eux, la crise agricole française montre que le système de subvention de l’agriculture n’est pas efficace. Pourtant, au Canada, d’autres secteurs agricoles, déjà très intégrés aux marchés internationaux, tirent avantage de l’accord. En effet, la filière bovine pourra exporter 45 000 tonnes de viande de boeuf en franchise de droit vers l’Union européenne, la production porcine s’étant vue octroyé un contingent de 75 000 tonnes de porcs. "La moitié de la production québécoise [de porc] est déjà dédiée à l’exportation au Québec", explique Daniel-Mercier Gouin. Un secteur qui connait une grave crise en France. "Dans les quatre départements bretons, on estime qu’une exploitation porcine ferme chaque semaine", précise Arnold Puech D’Alissac. Eleveur dans l’Oise, à Lihus, Mathieu Pecquet reconnait que la situation est problématique, avec des coûts de productions se situant à 1,60 € le kilo (2,3 $ canadiens), et un prix de vente à 1,30 € (1,9 $ canadiens). "On vend en-dessous de nos coûts de production", conclut le jeune agriculteur, qui rappelle que cette production n’entre pas dans le cadre des aides liées à la Politique agricole commune (PAC). Pour contrer le problème, le jeune homme vend une partie de sa production en direct aux consommateurs et aux supermarchés. "Ca permet d’être à l’équilibre", explique-t-il. 

Côté producteurs laitiers français, la situation est compliquée. Peu voient dans le traité un moyen de résoudre la crise. Le prix de vente du lait est passé sous la barre de 0,30 centimes du litres (0,44 $). "En deux ans, j’ai perdu 30 000 euros (44625,75 $)", explique Gilles Steibel, dont le lait produit par sa soixantaine de vaches reçoit une subvention à hauteur de 0,06 € par litre (0,08 $). Pour lui, pas de doute, pour survivre, les producteurs laitiers vont devoir faire un choix : aller vers les labels qualité ou choisir une production de type industriel, dont l’exemple le plus polémique est "la ferme des 1000 vaches", dans la Somme. 

Dans le traité cependant, certaines avancées significatives sont favorables aux producteurs français. 145 indications géographiques protégées, dont 42 pour la France, ont été reconnues. "Ca permet de donner le LA pour le prochain accord [avec les Etats-Unis, NDLR]’, assure Arnold Puech D’Alissac, administrateur de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), le premier syndicat français du secteur. Ça évitera, par exemple, que la Californie vendent son vin mousseux sous l’appellation champagne au Canada". Une mesure qui ravira les producteurs français.  
 
Une perte d’indépendance législative ?  Le libéralisme sur les marchés agricoles s’accélère via la signature de traités. Le Canada est engagé dans un traité de libre-échange avec les pays du pacifique, l’Union européenne négocie avec les Etats-Unis. "L’incertitude [des prix] sur les marchés, c’est aussi ça le libéralisme", explique François Purseigle, professeur des universités en sociologie à  l’Ecole Nationale Supérieure d’Agronomie (ENSA) de Toulouse. Au sein du monde agricole français, les écarts de revenus sont très importants. Selon lui, "une multitude de solutions"  existent pour résoudre les crises dans certains secteurs agricoles. Mais "il faut qu’ils changent de posture, qu’ils voient leurs exploitations comme un projet entrepreneurial et non plus comme un patrimoine". Néanmoins, "si on veut maintenir des agriculteurs, il faut mettre en place des mesures pour les conserver". Et que les consommateurs prennent leurs responsabilités. "On ne peut pas défendre les petites fermes françaises et aller acheter une barquette de 10 côtes de porcs à 3 €".

Pour autant, le bien-fondé du libéralisme dans le secteur agricole est remis en question par certains économistes. "Cela se fait au détriment des biens publics, des emplois, de l’environnement", analyse Aurélie Trouvé, co-présidente d’Attac, auteur du Business est dans le pré (Fayard, 2016). Une réflexion qui ouvre une question philosophique: peut-on considérer les produits agricoles comme une matière première telle que le minerai de fer ? 

La Politique agricole commune Créée par le traité de Rome en 1957, elle a été mise en place en 1962. Ses objectifs sont alors : d’accroître la productivité de l’agriculture, d’assurer un niveau de vie équitable à la population agricole, de stabiliser les marchés, de garantir la sécurité des approvisionnements, d’assurer des prix raisonnables aux consommateurs. Depuis, elle intègre également les principes de respect de l’environnement, de sécurité sanitaire et développement rural. A l’origine, les agriculteurs reçoivent : des aides indirectes (les "prix garantis"), qui leur assurent un prix minimum pour leur production en comblant la différence entre prix du marché et prix garanti, des subventions, afin que les exportations européennes ne soient pas pénalisées par les prix garantis supérieurs aux prix mondiaux, une préférence communautaire qui permet de protéger le marché européen de la concurrence de produits importés à bas prix.  

Depuis la réforme de 1992, les agriculteurs reçoivent également des aides directes en échange d’une baisse des prix garantis et d’un gel partiel des terres afin de réduire la surproduction. Le but de cette réforme était par ailleurs de réduire le budget de cette politique coûteuse, alors que de nouveaux besoins se faisaient sentir en termes de fonds structurels, suite aux élargissements de 1981 à la Grèce et de 1986 à l’Espagne et au Portugal.

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