par Alice Papin

 

Si le Québec est familier des institutions destinées à protéger et à organiser la francophonie, le concept de Francophonie des Amériques est lui assez nouveau. Denis Desgagné, président du Centre de la Francophonie des Amériques, nous explique : « On a pour mandat de tisser des liens durables entre les francophones des Amériques pour faire rayonner et pour développer la francophonie. Dans certains territoires des Amériques, le taux d’assimilation des francophones va jusqu’à 80% ! On a besoin de briser cet isolement, d’avoir un moteur de développement pour compléter les organismes régionaux, les Alliances françaises, et montrer qu’il y a une vie francophone partout dans les Amériques : en Louisiane, en Nouvelle-Angleterre, au Canada, au Brésil, à New-York, dans les Caraïbes, etc ». Car les locuteurs de français sont nombreux sur le territoire, et pas forcément là où on les attend : « On parle de 33 millions de locuteurs de français dans les Amériques », nous dit Denis Desgagné. « Étonnamment, poursuit-il, le plus grand nombre d’entre eux ne se trouve pas au Canada, qui représente 10 millions de francophones, mais aux États-Unis avec 11 millions de locuteurs de français ! ».

 

 

Le « grand réveil » francophone

 

 

Pourtant, les Français étaient encore plus nombreux il y a plusieurs décennies dans le pays de l’Oncle Sam. Nathan Rabalais, francophone de Louisiane, raconte : « En Louisiane, ce sont souvent les plus jeunes et les plus âgés qui parlent le français. Mon cas est très typique. J’ai 30 ans, mes parents parlaient un peu français, mais c’était la langue maternelle de mes grands-parents. J’ai plus appris le français chez ma grand-mère que chez ma mère. » Pourquoi une telle perte du français entre deux générations ? « C’est un peu comme ce qui s’est passé en France à la même époque avec les langues régionales », nous explique ce jeune professeur. « Au XXe siècle, il y a eu un grand courant de nationalisme, la volonté d’unifier la nation avec une seule langue. Quand mes grands-parents étaient jeunes, ils pouvaient être punis à l’école car ils parlaient le français ! À un moment donné, c’était même interdit de parler cette langue en public… »

Une stigmatisation officielle, mais aussi parfois plus insidieuse, comme nous raconte Denis Desgagné : « Aux États-Unis, et notamment en Nouvelle Angleterre, le Klu Klux Klan combattait la différence et les francophones se sont mis à ne parler plus que l’anglais par peur de ces groupes ». Aujourd’hui, ces mouvements n’existent quasiment plus, et le français apparaît comme une menace bien moins importante pour le gouvernement américain. En parallèle, les Francophones veulent retrouver leurs racines : un « Grand réveil », comme le prône l’équipe de l’association Louisiane-Acadie, qui a organisé le grand réveil acadien en Louisiane en 2011 et 2015. Un événement culturel pour célébrer l’héritage francophone des Amériques, mais aussi pour faire redécouvrir leurs racines aux gens de la Louisiane.

C’est également ce à quoi s’emploie le Centre de la francophonie des Amériques, à l’échelle du continent. Festivals, circuits touristiques francophones, lois sur l’affichage et les services en français, accès à des ressources francophones, etc. L’exemple le plus probant de cette francophonisation des Amériques reste les écoles françaises. « Depuis 20 ans, dans les provinces canadiennes, on a gagné le droit de gérer nos écoles en langue française première et le nombre d’élèves augmente incroyablement », nous explique le Président du Centre. « Il y a aussi une demande croissante de professeurs de français aux États-Unis, poursuit-il, tellement que l’on n’est pas capable présentement de répondre à la demande ! »

 

 

La délicate question de l’identité

 

 

 

 

Une vague de francophilie qui ne concerne pas que les francophones historiques, loin de là. Le français jouit d’une nouvelle popularité sur le continent, et il ne faut pas exclure ces nouveaux parlants français, selon le Centre de la francophonie des Amériques. Denis Desgagné aime ainsi à parler de locuteurs de français plutôt que de francophones. Le mot clef est inclusivité : « On travaille sur un projet social, on ne cherche pas à savoir s’il y a des origines francophones ou non. Par exemple, dans la province de l’Ouest canadien de Saskatchewan, il y a plus d’anglophones qui parlent le français que de francophones, et cette communauté est dynamique grâce à ces parlants français. Donc on est très inclusif. Autant il y a eu un temps où il fallait s’isoler pour ne pas perdre notre langue, autant aujourd’hui on est dans une stratégie contraire ».

Une inclusivité nécessaire, pour rassembler sous une même bannière, sous ce nouveau concept de « francophonie des Amériques » de nombreuses communautés, parfois divisées par l’histoire : Acadiens, Québécois, Cajuns, Caribéens… Pour le président du Centre de la francophonie des Amériques, « il n’y a pas encore ce sentiment d’appartenance pour les francophones du continent, même si la volonté est là. C’est quelque chose de nouveau, qui arrive par exemple aux étudiants après nos évènements, comme le Forum des jeunes Ambassadeurs. Ils ressentent alors un plus fort sentiment d’appartenance, grâce aux rencontres entre francophones de partout. » C’est ce qu’a éprouvé Nathan Rabalais, qui a participé à plusieurs évènements du Centre, notamment l’Université d’été sur la francophonie des Amériques et le Parlement francophone des jeunes des Amériques : « Il est parfois difficile d’être francophone dans les Amériques. Nous pouvons nous sentir très isolés. Avec le Centre, on se créé un réseau, on se rassemble, c’est génial ! » Il s’agit véritablement d’un retour pour Denis Desgagné, car, nous dit-il, « quand on regarde l’histoire, il est incroyable de voir ce que les Francophones ont bâti sur le territoire des Amériques ». Aujourd’hui, « on a le goût de reconnecter, de travailler ensemble », d’avancer vers une identité commune porteuse de grandeur pour les Amériques, et pour la Francophonie mondiale.

Pour Nathan Rabalais, il s’agit aussi de redonner du sens : « En ce moment en Louisiane, on est en train de perdre la dernière génération monolingue. Quand tout le monde commence à être bilingue ou à ne parler plus que l’anglais, il faut se poser la question de pourquoi on garde le français. Il est clair que ce serait plus facile si tout le monde parlait simplement anglais ! Donc la création d’une identité francophone plus large, où l’on se sent connectés à d’autre régions, c’est essentiel. C’est une raison plus grande d’exister et en Louisiane, on n’a pas besoin du français pour fonctionner de façon pratique, pragmatique, mais on n’a pas envie de le perdre ! »
Le jeune Louisianais nuance cependant son propos et s’inquiète : va-t-on réellement vers une identité francophone plus forte sur le territoire, ou n’est-ce qu’un effet de mode ? « Trop souvent Cajun renvoie à des arguments commerciaux, lance-t-il, à un folklore dénué de sens destiné aux touristes. Et aux États-Unis, les écoles françaises, malgré leur succès, ne sont pas liées à une véritable recherche d’identité. On a créé des écoles qui sont les mêmes à New-York et en Louisiane, ce qui est un peu inquiétant. Je ne suis pas sûr que ce soit réellement les descendants de Cadiens qui y envoient leurs enfants. À cause de cet effet de mode, on perd un peu cette nécessité de préserver une culture, un héritage ». Toute la difficulté de ces prochaines années sera donc de concilier identité et vivre ensemble, affirmation de soi et adaptation à l’autre. Un défi que la francophonie des Amériques est capable de relever selon Denis Desgagné, grâce à la formidable créativité des francophones du continent : « Historiquement, nous avons du innover, apprendre à nous adapter, sinon nous étions menacés de disparaître ». Un savoir-vivre avec autrui qui constitue même, selon le président du Centre de la francophonie des Amériques, l’ADN des francophones des Amériques, qui sont un jour partis d’Europe à la découverte de l’autre…

Chiffres clésLa Francophonie des Amériques, c’est 33 millions de personnes qui parlent français, dont 9,6 millions au Canada, 11 millions aux États-Unis, 200 300 au Mexique, 9,7 millions dans l’espace Caraïbes et 2,6 millions en Amérique du Sud (source : Étude réalisée par Étienne Rivard, Université Laval, Québec).

 

Les temps forts

Avec 300 partenariats en 2016 et de nombreux évènements rassembleurs, l’institution basée à Québec compte bien cette année encore développer le devenir francophone des Amériques.

Au programme :

o Du 1er au 29 février 2016 : Deuxième concours de Twittératude des Amériques
o Mars 2016 : Mois de la Francophonie
o Du 3 au 11 juillet 2016 : Forum des jeunes ambassadeurs
o Été 2017 : Université d’été sur la francophonie des Amériques

Mais aussi toute l’année : appel à candidature pour les bourses de la mobilité des chercheurs dans les Amériques, rendez-vous littéraires entre étudiants et auteurs francophones, clubs de lecture des Amériques, ateliers pédagogiques…
Plus d’infos sur www.francophoniedesameriques.com

Par Rédaction ParisMontréal le 1 mars 2016