Cécile Lazartigues-Chartier

 

Cet article est issu du numéro de mai/juin. Retrouver l’intégralité du magazine en le commandant sur notre boutique en ligne.

Les origines de la danse professionnelle au Québec remontent au début des années 1950, avec la fondation de la compagnie Les Ballets Chiriaeff qui deviendra, par la suite, les Grands Ballets Canadiens. La Révolution tranquille des années 60 a marqué l’histoire contemporaine de la Belle Province : un changement profond émerge alors, avec un puissant vent de renouveau soufflant au niveau identitaire francophone et culturel. À la fin des années 70, Montréal devient un centre d’expérimentation de danse moderne. À la suite de précurseurs comme le Groupe de la Place Royale et du Groupe Nouvelle Aire, les chorégraphes pionniers tels que Daniel Léveillé, Paul-André Fortier, feu Jean-Pierre Perreault, Ginette Laurin ou Édouard Lock (qui fonde déjà sa propre compagnie La La La HumanSteps) incarnent les influences rebelles et libertaires de cette période. Mais après ce faste de tous les possibles, la situation a bien changé.

 

 

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Une délicate transition

 

La nouvelle génération de chorégraphes exprime un style bien à elle. Les chorégraphes comme les danseurs se montrent très ouverts à l’intégration de différentes techniques, à la performance, à la diversité culturelle. On partage, on ose, on s’inspire et on développe intérêts et polyvalence. On tisse des liens entre les gens, on s’ouvre à d’autres disciplines artistiques, on navigue. Quelques noms de cette génération : Mélanie Demers, Catherine Gaudet ou encore Dave Saint-Pierre. Cette communauté s’adapte à l’air du temps. La transition s’est faite petit à petit face à des changements sociaux et un certain désengagement politique. Cette relève recèle un potentiel très riche pour autant que le terreau socioéconomique permette son épanouissement. Soyons clair : la situation est difficile, le marché intérieur restant limité. Par ailleurs, l’offre culturelle se développe et la danse, éternel parent pauvre de la culture, doit faire face à de grands défis. Il est vrai qu’au Québec, la culture de la danse n’est pas ancrée comme cela peut être le cas en France. Et si depuis quatre ou cinq ans, un important travail de développement du public a été mené, il existe aussi pléthore d’autres offres culturelles et force est de constater que les médias relayent très peu la danse. Autre facteur aggravant, la baisse notoire de l’intérêt du public pour les arts de la scène… Tout cela constitue une équation dangereuse pour ce milieu fragile. Quelles solutions ? Se tourner vers l’international demeure l’une des meilleures pistes de développement. Selon l’adage fameux : nul n’est prophète en son pays. La reconnaissance acquise à l’étranger renforce la crédibilité chez soi, même si c’est paradoxal.

Des défis à la hauteur du potentiel

 

 

Face au désengagement des financements publics, le milieu de la danse doit se réinventer pour conserver un équilibre précaire, au moment même où la création exigerait toutes les énergies en présence. Alors, dans la tendance du « toujours plus de financement privé », les compagnies déploient une énergie folle pour établir des partenariats avec des entreprises. S’il parait peu probable qu’une telle stratégie permette un développement conséquent, du moins espère-t-on qu’il contribuera à la survie du milieu. Mais de telles alliances ne risquent-elles pas de faire perdre l’esprit libre qui reste l’essence même de la création ? Entre image et communication, on cherche des soutiens dans le monde des affaires. Et parce que l’univers de la danse n’est pas franchement organisé en « star système », il devient bien plus ardu de trouver des leviers puissants de communication, de susciter l’intérêt des entreprises et des médias. Et, même si tout se passait dans le meilleur des mondes, ne serait-il pas illusoire de penser que le financement privé pourrait compenser le désengagement public ? Finalement, la question des priorités culturelles au niveau politique demeure cruciale, ici comme ailleurs !

 

Louise Lecavalier, danse et rock’n roll à l’international

Figure mythique de la danse québécoise, celle qu’on a souvent désignée comme l’égérie d’Édouard Lock fut l’interprète fétiche, l’âme de feu et de flamme de la compagnie « La La La Human Steps » pendant près de vingt ans. Louise Lecavalier a incarné, avec fougue et une éperdue dextérité, une danse de l’extrême. Ouverte à toutes les folles aventures, elle a fait rayonner le Québec aux quatre coins du monde et rendu la danse contemporaine populaire et tendance, avec ses apparitions durant la tournée de David Bowie Sound+Vision, ses collaborations avec Carole Laure et même Frank Zappa ! Depuis 2006, elle dirige Fou Glorieux, sa propre compagnie. Tournant souvent à l’étranger, elle a notamment partagé l’affiche du Montpellier Danse 14-15 aux côtés d’artistes de tout premier plan comme Carolyn Carlson, Philippe Decouflé, Mourad Merzouki, Angelin Preljocaj ou Maguy Marin. À Paris, au Centquatre, après « So Blue » en 2014, elle a présenté en avril 2016, dans le cadre de l’évènement Séquence Danse Paris, sa nouvelle chorégraphie « Mille Batailles ». Tout un programme !

Autre temps, autres moeurs…

 

Les réalités auxquelles sont confrontées les compagnies ont changé. Même pour la vieille garde, il est difficile de garder le cap face aux vents contraires. Édouard Lock, avec sa fougue et sa passion, refusait de suivre les règles. Malgré un succès à l’international, il a dû se résoudre à fermer sa compagnie. Ginette Laurin passe le flambeau, Paul-André Fortier se confronte lui aussi à la dure réalité. Les temps sont durs pour la danse québécoise, avec plus de monde pour se partager des enveloppes budgétaires qui n’augmentent pas. Ainsi, pour les nouvelles générations, créer une compagnie ou ouvrir un espace devient de plus en plus difficile. Triste bilan : on fragilise toujours plus la continuité de la chaîne du milieu de la danse. Mais le tableau n’est pas si noir, heureusement. Certains s’en sortent en s’adaptant aux nouvelles réalités. Ils réussissent à trouver une sorte d’équilibre qui leur permet de se développer, chacun à sa manière, avec une signature très personnelle. C’est le cas des Ballets Jazz de Montréal qui ont su se renouveler et trouver une nouvelle dynamique ; de la Compagnie Marie Chouinard qui tourne beaucoup à l’étranger et développe notamment une relation privilégiée avec la France ; de Danièle Desnoyers qui construit son parcours dans une rencontre entre danse, arts visuels et musique. Citons aussi Cas Public de la chorégraphe Hélène Blackburn : bien qu’enracinée dans la réalité culturelle québécoise, elle tourne partout dans le monde. Le public français a pu la voir plusieurs fois à l’Opéra Bastille. Autre exemple, celui du chorégraphe Daniel Léveillé : au-delà de son travail de créateur, il fait de l’accompagnement à la production et à la diffusion pour des artistes parrainés comme Frédérick Gravel.

De la formation à la diffusion : un réseau solide et créatif

 

On peut compter sur des établissements d’enseignement de grande qualité comme l’École de danse contemporaine de Montréal ou l’École supérieure de ballet du Québec, et aussi sur des initiatives très enrichissantes pour le milieu comme « Danse Danse », belle vitrine de créateurs d’ici et d’ailleurs, qui accomplit un formidable travail de développement de public. Et que dire du Festival TransAmériques ! Entre danse et théâtre, il offre par sa folle programmation, une émulation et une ouverture qui bousculent, décoiffent et enrichissent l’univers culturel d’ailleurs inédits.

Un projet de grande envergure

 

En termes d’infrastructures, il convient d’intégrer dans ce rapide panorama de la danse québécoise un autre projet passionnant, celui de Wilder Espace Danse. Véritable pôle de la danse à Montréal, son inauguration est prévue en 2017. Situé au coeur même du quartier des spectacles à Montréal, en bordure de la place des Festivals, ce lieu abritera quatre acteurs majeurs de la danse au Québec : les Grand Ballets Canadiens de Montréal, l’une des plus importantes compagnies de ballet contemporain en Amérique du
Nord ; Tangente, laboratoire de mouvements contemporains et espace de diffusion entièrement consacré à la danse contemporaine ; l’École de danse contemporaine de Montréal pour la formation des professionnels ; enfin, l’Agora de la danse, lieu de création et d’expérimentation. Le Wilder Espace Danse sera un lieu dédié à la danse avec des installations adaptées aux normes internationales et des équipements de haut niveau pour renforcer le positionnement de Montréal et du Québec comme pôle mondial de création et d’innovation en danse. De quoi inspirer et stimuler les créateurs, tout en offrant une magnifique vitrine de la danse au Québec !

Merci à Lorraine Hébert, directrice générale du Regroupement Québécois de la Danse, pour son aide précieuse.

Par Rédaction ParisMontréal le 9 juin 2016