Propos recueillis par Nathalie Lesage.

 

ParisMontréal : Comment s’est fait ce rapprochement entre le Conseil des arts du Canada et la Financière Sun Life ?

 

Simon Brault : Nous avons pensé ce projet au moment où le Canada lançait sa grande campagne d’accueil de 26 000 réfugiés syriens. Nous assistions à un formidable mouvement collectif d’accueil de la part de la population canadienne. Beaucoup se portaient volontaires pour intégrer ces réfugiés dans leur famille, ou encore leur donner des vêtements et des choses utiles. Nous sentions que la société canadienne se mobilisait et l’idée de faire appel au pouvoir d’inclusion des arts est venue au cours d’une conversation sur le sujet avec Isabelle Hudon, alors présidente de la Financière Sun Life Québec. Elle était alors membre du conseil d’administration et j’étais le nouveau directeur du Conseil des arts du Canada, l’organisme de financement des arts le plus important du pays.

 

Nous nous sommes demandé ce que nous pouvions initier ensemble pour démontrer que la culture est une façon de recevoir les gens, d’accueillir ces réfugiés, d’ouvrir les bras. C’était une idée extrêmement emballante. D’une part parce qu’elle est assez nouvelle, mais surtout parce qu’elle ramène, à mon avis, à quelque chose de très fondamental en ce qui concerne les art et de culture : c’est que peu importe les opinions politiques, peu importe les origines et conditions sociales, peu importe ce que traversent les gens dans leur vie personnelle, il y toujours dans l’art – que ce soit dans la littérature, le spectacle ou les arts visuels – quelque chose qui touche les émotions, qui interpelle les sens, qui invite à l’évasion, à la rêverie ou à la réflexion. L’art n’est pas menaçant. Il invite, il convie, il plonge chaque individu dans une relation avec les autres et avec le monde à travers une proposition esthétique.

 

PM : Pourquoi était-il important que le Conseil des arts du canada contribue a cet accueil national de réfugiés syriens ?

 

SB : On ne s’attendait pas nécessairement à voir les arts et la culture dans cette grande opération nationale en leur faveur. Parce que dans l’esprit collectif, on pense surtout aux arts et à la culture une fois que l’essentiel est assuré. Oui, il faut manger, certes il faut des vêtements, du travail… mais les arts et la culture peuvent aussi être un pont, une main tendue et un signal d’ouverture très fort envoyé par la société d’accueil, qui dit « Vous êtes les bienvenus ». Ce sont une forme de refuge, de lieu sécuritaire.

 

AGA Newcomers Event, Alberta – © Leroy Schulz Photography

 

PM : Comment de concept, le projet s’est-il concrétisé ?

 

SB : Il n’est pas coutumier qu’un organisme de financement public des arts et qu’une fondation privée travaillent ensemble sur un même projet. Je me suis assis avec mon équipe au Conseil des arts et nous nous sommes interrogé quant à ce qui pouvait être fait et à la façon dont l’appel devait être lancé pour être entendu. Nous en sommes rapidement venus à la conclusion qu’il fallait un programme à la fois très simple et souple, mais que ce programme devait également être porté par une opération de communication publique.

 

Isabelle Hudon a de grandes connaissances et capacités en la matière, et la nouvelle ministre du Patrimoine de l’époque, Mélanie Joly, arrivait en poste. Nous avons donc convenu de faire une conférence de presse conjointe, à la fois pour annoncer à la population ce que nous souhaitions faire mais aussi pour inviter le milieu professionnel des arts à développer des projets et soutenir l’initiative. Dès le départ, il y a eu énormément d’intérêt de la part des médias parce qu’il y avait là quelque chose d’inusité.

 

PM : En quoi consistait ce programme et comment avez-vous mobilisé vos partenaires ?

 

SB : Ils ont été mobilisés sur une base volontaire. Nous avons simplement proposé aux 1200 organismes soutenus par le Conseil des arts du Canada à travers le pays – peu importe qu’ils se consacrent au théâtre, à la littérature ou encore à la musique symphonique – de les compenser financièrement s’ils accueillaient des familles de réfugiés dans le cadre de leur programmation régulière ou à l’occasion d’initiatives taillées sur mesure. Le Conseil des arts du Canada et la Financière Sun Life s’engageaient ensemble à rembourser le coût encouru pour les billets de spectacle, le personnel et les autres dépenses nécessaires pour réaliser les activités initiées pour les réfugiés, et ce sur la durée du programme.

 

PM : Quelle a été la réponse ?

 

SB : Elle est allée bien au delà de nos attentes ! Les organismes se sont réellement mobilisés et ont su développer des initiatives à leur échelle. Ils ont organisé des repas communautaires, des accompagnements, des rencontres et cela en plus de leurs prestations artistiques. Ils ont à la fois présenté leurs spectacles et expositions, mais également porté une grande attention à l’accueil de ces réfugiés, aux explications, aux expériences avant et après les spectacles. Ce que nous avons vu sur tous ces mois, c’est de la générosité par dessus de la générosité.

 

PM : Aviez-vous identifié des formes d’art à mettre en avant ?

 

SB : Nous ne souhaitions privilégier aucune forme d’art en particulier, même si l’on sait que certaines formes ont moins de barrières que d’autre. Au théâtre par exemple, il peut y avoir un obstacle au niveau de la langue. Aussi nous souhaitions laisser libre cours aux organismes participants. Au regard de tout ce qui a été fait, nous avons prouvé que peu importe la forme d’art – qu’il s’agisse de théâtre, de musique, de cirque ou de danse – il y a toujours une façon créative et humaine d’accueillir et de toucher les gens.

 

PM : Au total, combien de projets culturels ont été initiés à travers le pays et dans quelles villes ?

 

SB : Dans le cadre de l’initiative, ce sont 7 761 billets d’entrée qui ont été remboursés pour toutes sortes d’activités – musées, danse, orchestres, théâtre – et ce auprès de 62 organismes artistiques à travers le pays. Parmi les villes concernées, on retrouve notamment Montréal, Sherbrooke, Toronto, Sudbury, Niagara, London, Peterborough, Stratford, Winnipeg, Regina, Edmonton, Calgary, Winnipeg et Victoria. La valeur totale de l’investissement conjoint du Conseil des arts du Canada et de la Financière Sun Life fut de 259 420 dollars.

 

PM : Est-ce que certains exemples vous ont particulièrement marqués ?

 

SB : J’ai assisté à une représentation à l’opéra de Toronto avec des réfugiés. On y présentait Le Mariage de Figaro. Ce fut une expérience formidable. Quand, comme eux, on arrive dans un nouveau pays, il y a tellement de besoins prioritaires à combler : manger, avoir un toit… Il se passe parfois plusieurs années avant de pouvoir se permettre de visiter une maison d’opéra.

 

Je pense également à cette compagnie de danse contemporaine basée à Toronto, Coleman Lemieux, qui a offert des formations pour les jeunes réfugiés qui souhaitent faire de la danse contemporaine. Vous savez, avec la danse, nous sommes dans une discipline artistique où l’on ne travaille pas avec la langue mais avec le corps. Et ceci a permis à ces familles, ces frères et ces sœurs, de venir s’ex- primer dans un endroit protégé, d’être accueilli et de rencontrer des artistes qui pratiquent la danse contemporaine. Je suis convaincu que ces jeunes se rappelleront de ce moment comme d’une expérience d’accueil inoubliable.

 

PM : Avec du recul, que croyez-vous que ce programme ait offert aux nouveaux arrivants ayant pu en bénéficier ?

 

SB : La chose la plus frappante, c’est le sentiment de sécurité et de confiance ressenti lorsque nous sommes dans un lieu culturel. Nous ne sommes pas dans un hôpital, ni une école. Les règles sont très simples, l’attention est portée au spectacle ou à la présentation, que chacun peut d’ailleurs regarder à sa façon, en s’attardant sur la beauté des costumes, la musique, les chanteurs, les acteurs ou les images. C’est une expérience somptueuse et personnelle. Nous ne sommes pas seul devant un écran, nous sommes en relation avec d’autres êtres humains et leurs œuvres, conçues pour toucher l’autre. Cette idée de confiance et de permission, quand on regarde un spectacle, ou que l’on est soi-même dans ce spectacle, c’est un élément de communication profond. Notre attention est portée loin des difficultés quotidiennes, des tracas que l’on peut avoir. Je pense que lorsque nous sommes dans une situation difficile, un tel sentiment de liberté prend toute son importante. Et ce phénomène a été documenté, par exemple à l’occasion de la Seconde Guerre mondiale. Des détenus dans les camps de concentration y ont fait de la musique, écrit des poèmes, et même dessiné en attendant leur mort, qu’ils savaient proche. Ces détenus vivaient dans des conditions abominables, étaient persécutés et se savaient condamnés, mais grâce – et par – la création artistique, ils tenaient malgré tout à être et à dire quelque chose. À s’évader, en quelque sorte.

 

Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada – © M. Lipman/FPAC/Conseil des Arts du Canada

 

PM : Et de l’intérieur, comment l’expérience a-t-elle été vécue ?

 

SB : Nous avons reçu énormément de témoignages positifs. Ce que j’ai souvent lu et entendu, c’est véritablement cette conviction d’avoir fait partie d’un grand mouvement citoyen. Quand on est un artiste et que l’on travaille dans ce domaine, on veut toucher les gens, mais l’on se fait souvent dire que c’est bien beau les arts, mais que ce n’est pas essentiel. Je pense que beaucoup de personnes au sein des organismes participants se sont dit qu’ils étaient partie prenante de quelque chose de concret, de tangible et qui fait avancer les idées et la société. Tous les soirs, la télévision nous renvoie à la guerre, aux attaques, aux tragédies. Quand on sait que les victimes de ces drames sont accueillis dans notre pays, et que nous avons le privilège dans nos lieux de travail et par notre art de faire nous-même quelque chose pour appuyer ces gens, c’est un sentiment très fort d’accomplissement, un sentiment de devoir citoyen.

 

PM : Est-il possible de mesurer l’impact du programme ?

 

SB : On parle bien sûr d’un mouvement symbolique, d’une goutte d’eau dans la crise des réfugiés syriens, qui perdure encore et encore. Les témoignages que nous avons reçus parlent surtout d’une expérience formidable, pour les réfugiés, mais aussi pour les artistes et les gens qui travaillent dans ces organismes culturels. Ces gens ont eu l’impression de faire quelque chose de fondamentalement utile, qui les reconnectait avec leur profonde humanité. Je pense que c’est une activité positive, bien qu’à échelle modeste. Elle aura laissé des traces à la fois pour ceux qui y ont participé, mais également pour un organisme de financement comme le Conseil des arts du Canada. Nous savons maintenant que lorsqu’il y a de grands mouvements sociaux ou de grandes causes, les arts et la culture doivent faire partie de la solution et des possibilités envisagées collectivement pour faire face aux défis. Nous avons réussi à réaliser cette offensive dans l’urgence, nous savons maintenant que c’est quelque chose de possible.

 

PM : Deux ans plus tard, quels sont vos constats face aux efforts déployés et aux résultats obtenus ?

 

SB : Cette initiative et ces résultats ont provoqué une profonde réflexion au sein du Conseil des arts du Canada. D’une part, à l’avenir, nous porterons une plus grande attention aux questions d’accueil, d’ouverture et de diversité des clientèles moins privilégiés ou naturelles au milieu des arts. Ensuite, et ce n’est pas rien, nous savons dorénavant qu’il est possible d’agir concrètement dans ce sens. Il y aura immanquablement d’autres moments avec de tels défis, que ce soit en raison des changements climatiques ou des conditions de guerre, par exemple. Nous avons prouvé que l’on peut se mobiliser rapidement entre partenaires qui ne sont pas nécessairement habitués à travailler conjointement. Il y a dorénavant cette volonté du Conseil des arts du Canada, ainsi que des entreprises partenaires publiques ou privées : nous sommes capables d’agir vite, de nous retourner sur un dix sous, comme le veut l’expression. Et c’est une leçon, un legs très important. Je suis convaincu qu’une situation semblable se reproduira, et que nous serons prêts.

 

PM : Quels sont les apprentissages pour le prochain chapitre ?

 

SB : Nous ne savions pas comment les organismes allaient réagir : c‘était la première fois que nous lancions une telle initiative, en plus sur une base volontaire. Nous n’avions pas anticipé une telle réponse ! Nous avons vu cette grande volonté d’agir et au final, il y a eu plus de demandes que d’argent disponible. Je pense qu’il faudra rallier d’autres partenaires privés pour créer un projet à plus grande échelle, avec encore plus d’envergure. Aller chercher des porte-paroles régionaux et avoir des témoignages d’artistes serait également porteur. Ce que nous avons surtout appris, c’est qu’il y a une grande ouverture et que nous pouvons penser encore plus grand que ce que nous avions imaginé. Nous avons innové avec cette première fois, la prochaine sera d’une échelle encore plus importante.

 

PM : Quelles valeurs canadiennes ont été transmises selon vous par la voix de ce programme ?

 

SB : Je crois que cette initiative a véritablement permis de mettre en avant les valeurs canadiennes d’inclusion, de tolérance et de croyance dans la diversité comme étant une force. Plutôt que d’écarter la cause des réfugiés, nous nous sommes au contraire donné comme devoir d’être une terre d’accueil, d’aider ces gens qui vivent de grands moments de difficulté, ces gens qui viennent enrichir notre société et non pas l’appauvrir. Je crois que la nature même du projet, c’est-à-dire considérer les arts pour accueillir, est une preuve que la diversité est un avantage pour une société. À mes yeux, c’est cette valeur d’inclusion qui est la plus significative, ainsi que l’empathie, l’écoute et l’échange. L’art et la culture offrent des expériences humaines extrêmement puissantes qui transportent dans une autre dimension. Cette dimension, lorsque nous traversons une expérience aussi traumatisante que celle vécue par ces réfugiés, est simplement quelque chose d’extraordinaire qui peut être décliné au quotidien.